KOUTOUAN Anougbé Jérôme, Père Spirituel des Tchagba du village d’Abidjan-Adjamé sans détours : >

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Dans cet entretien, le Père Spirituel des Tchagba du village d’Abidjan-Adjamé, KOUTOUAN Anougbé Jérôme se prononce sur le bilan des treize (13) années de pouvoir de la génération sortante, Dougbô, explique l’accession au pouvoir chez le peuple Atchan et donne les raisons qui sont à la base des conflits de succession à la chefferie traditionnelle. Il évoque également le rôle que joue le Chef de village. 

 Quel est votre avis sur le bilan des treize (13) années de pouvoir de la Génération sortante, Dougbô ?
 
D’abord, il faut que je vous situe que les chefferies traditionnelles n’ont pas de budget encore moins des allocations suffisantes pour faire le travail. Elles vivent sur les patrimoines qu’elles ont pu laisser leurs prédécesseurs selon les cas.
Vous voyez que dans ces conditions pour faire un bon bilan, ce n’est pas comme des structures qui ont des allocations de fonds bien précises.
Cependant, il faut retenir que le bilan est dans notre tradition, c’est dans nos traditions quelle que soit la nature des moyens que nos chefferies traditionnelles ont. Notre bilan de chefferie en pays Atchan se fait chaque année. Chaque année, ells font le bilan à la population, pour que la population sache ce que la chefferie a engrangé comme moyen et ce que la chefferie a pu utiliser dans l’intérêt de la population. Il arrive même que certaines chefferies qui ont pu faire des gestions responsables partagent des dividendes dans chaque classe d’âge. C’est symbolique. Chaque année, c’est une obligation pour la chefferie de rendre compte à la population de sa gestion.
Satisfaisant dans la forme, oui mais dans le fond, je ne peux le dire. Du côté forme, nous sommes satisfait. Dans le fond, moi je ne sais pas ce qu’ils ont pu engranger durant tout leur mandat. Mais ils ont montré ce qu’ils ont pu faire, ce qu’ils ont reçu. C’est déjà satisfaisant. Mais ne pas le faire, c’est autre chose.
Comment se fait l’accession au pouvoir chez le peuple Atchan ?
 
 
Le peuple Atchan a pour cela une procédure séculaire depuis la lune et des temps parce que nous sommes un peuple dont l’épine dorsale est fondée sur les générations et les classes d’âge. Quand on parle de génération chez nous, c’est véritablement une génération, l’âge. C’est réel. Et c’est en cela que la génération n’est pas calquée sur des normes modernes. Donc ça existe depuis longtemps. Les générations s’imbriquent. Nous sommes les Dougbô. Les Dougbô qui sortent aujourd’hui, ce sont eux qui sont des géniteurs des Blessouè qui suivent les Tchagba. Donc on se retrouve automatiquement dans les classifications.
Les Tchagba ont pour petit frère les Blessouè et ainsi de suite. Donc les liens entre les générations sont séculaires depuis longtemps. C’est comme ça. Elles ont quelque chose de commun. Elles ont des relations communes. Dans la vie, ils sont soumis à ce respect de la chaîne de génération. C’est pour cela qu’aujourd’hui, les Tchagba qui viennent au pouvoir, vont se faire pacifier par les Blessouè qui sont nos enfants. Donc il ne doit pas y avoir de rupture. Indubitablement, dans la génération, il y a un lien de sang, familial qui les lie. En réalité, ils ne doivent pas se combattre. Ils doivent se compléter.
Qu’est-ce qui explique les conflits de succession à la chefferie traditionnelle aujourd’hui ? 
 
Vous-même, vous savez que l’environnement socio-politique est à la base de tous les conflits. Même les conflits que vous voyez au plan national, c’est l’environnement socio-politique qui a engendré cela. Parce que nous avons intégré une culture qui n’est pas la nôtre, une culture moderne, européenne qui a été intégrée dans notre vie. Et comme dans cette culture, il y a beaucoup d’intérêts personnels où il y a donc des achoppements, ça devient un conflit communautaire. Sinon au niveau de la génération, il ne doit pas avoir de conflit. Certes, il peut y avoir des malentendus qu’on règle. Mais il ne peut pas y avoir des conflits jusqu’à ce qu’on porte aujourd’hui un coup à autrui. C’est dépassé. Parce qu’en pays Ebrié, lorsque vous portez atteinte à l’intégrité physique de quelqu’un et que le sang a coulé, c’est un sacrilège. Avant, dans le temps, vous serez exclu du village pour avoir versé le sang d’autrui. Aujourd’hui, les institutions se mêlent. La gendarmerie, la police se mêlent au point où on n’arrive pas à appliquer cette norme. Que les gens respectent ce qui se passe dans les villages. Ça c’est le premier élément.
Deuxième élément, ce sont des intérêts économiques. Aujourd’hui, tout le monde court après les intérêts économiques. Les intérêts économiques amènent à ne plus considérer la famille.
Quel rôle joue le chef de village ? A-t-il un pouvoir absolu ?
 
Le  chef de village est désigné pour assurer l’administration du groupe mais n’a pas le pouvoir absolu. Le choix du chef est la volonté de la génération dans laquelle il est. Il est responsable de la vie, de la sécurité de la population, de la protection des biens et des personnes. Chez nous, le chef c’est ça. Il doit normalement consulter sa notabilité pour toute décision importante. Il doit être un un homme démocratique, un fédérateur. Néanmoins, en tant qu’un homme, il doit prendre des initiatives s’il sent que cette initiative peut profiter à son peuple. Pas d’initiative partagée. C’est ça l’image du Chef en pays Atchan.
Nous sommes au terme de cet entretien. Que souhaiteriez-vous que l’on retienne en guise de conclusion ?
 
 
 Nous, au niveau du district, sous l’autorité du Ministre-Gouverneur, nous n’imposons rien. Nous appelons seulement à l’ordre de processus. Si vous n’avez pas fait ainsi, essayez de réorganiser ça. Voilà comment on procède parce que nous n’avons pas pour vocation la modification de ce que les villages ont décidé. Moi, je pense que ce qu’on doit retenir, il faut que les uns et les autres nous aident à maintenir notre système parce qu’il est trop démocratique. En pays Ebrié, il n’y a pas une famille de Chef, il n’y a pas une lignée de Chef. Nous estimons que tous les citoyens Atchan sont égaux. Ils sont à même d’assumer des responsabilités. En pays Ebrié, on ne dit pas qu’il faut avoir une agrégation pour être chef. Non. Il faut quelqu’un qui est capable de donner sa poitrine pour son peuple. Il faut qu’on nous aide à maintenir ce système qui peut être exploité dans d’autres communautés.
Jusqu’à présent, c’est le Préfet qui confirme la nomination du Chef de village par un arrêté. Sinon un Préfet ne nomme pas le Chef mais confirme sa nomination pour en faire un auxiliaire de l’administration. C’est tout. Si l’autorité qui confirme la chefferie dans les villages est là, on ne peut pas le laisser pour aller ailleurs. Aujourd’hui ça crée des bagarres dans les villages.
Réalisée par Sunday Alain
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